Saul Bass. Inventeur de génériques.

Saul Bass est un graphiste designer star, adulé du monde du cinéma et de celui du graphisme en général. C’est dans les années 50, qu’il a totalement réinventé la manière de concevoir le générique.

« Selon moi, un film commence réellement dès la première image. »

Venu du dessin publicitaire, c’est en 1946 que Saul Bass s’installe à Los Angeles et  crée une société de dessin appliqué au cinéma : « Films publicitaires et surtout génériques ».  Les bandes annonces et les affiches à l’époque ne sont qu’un montage d’images du film, de portraits d’acteurs ou de photos de plateaux.

En totale contradiction avec ces méthodes, Saul Bass décide de trouver un élément symbolique du film et de l’épurer de toute autre complexité. Par son style graphique quasi abstrait, mais dont l’abstraction porte l’essence même du film qu’il illustre, Bass révolutionne la branche du générique.

En 1954, Saul Bass rencontre Otto Preminger et conçoit pour lui l’affiche de sa comédie musicale : Carmen Jones. Pour cette dernière, il choisit de représenter une rose prise dans les flammes. Éléments apparemment symboliques du personnage principal. N’ayant pas vu le film, j’y vois tout de même la nette contradiction entre la fragilité féminine de la rose et le caractère destructeur de la flamme, seulement, la rose résiste et ne se consume pas. Associée au nom  Carmen Jones, on imagine bien un film dont l’héroïne à la beauté physique et à celle de l’âme résistera à la traversée d’un certains nombre de drames.

Otto Preminger est séduit et lui demande de concevoir le générique du film. On y revoit la rose visible par alternance derrière la danse d’une flamme rouge. Vous pouvez visionner ce générique en cliquant ici.

L’année d’après, Bass collabore pour la deuxième fois avec Otto Preminger pour le film L’homme au bras d’or (The Man with a golden arm). Le graphiste choisit de ne représenter qu’un bras stylisé et tordu faisant écho au titre et à la caractérisation du héros de l’histoire : talentueux pianiste et joueur de poker mais accroc à l’héroïne. Ce film est d’ailleurs le premier de l’Histoire du cinéma à traiter de la dépendance aux drogues.

Ce générique est bien représentatif de la révolution de Saul Bass : le film est attrayant dès la première image. En intégrant ces traits blancs qui traversent l’image de manière très graphique et en animant certains textes, Bass fait véritablement danser ce générique sur le jazz d’Elmer Bernstein. Les couleurs de l’affiche sont dans des bleus très jazzy et les traits blancs de l’extrait peuvent faire penser aux touches d’un piano, aux cordes de la contrebasse ou aux baguettes de la batterie. La disposition apparemment chaotique de ces traits peut être également un symbole des perturbations et des contradictions du héros, sentiment renforcé par le contraste très fort des deux couleurs noir et blanc. Le générique de ce film le fera reconnaitre comme le maitre du genre. La collaboration entre Preminger et Bass durera dix autres films.

Sur l’affiche suivante, on peut voir que pour Autopsie d’un meurtre (Anatomy of a murderOtto Preminger. 1951), Bass reprend le même principe, mais plutôt que de s’appuyer sur un symbole propre au film, il use de la tromperie du titre, car dans ce film, on ne voit ni autopsie, ni cadavre. C’est pourtant la silhouette d’un corps qu’on peut voir sur l’affiche de ce film et dans le générique, faisant écho à la reconstitution de la scène d’un crime et du corps de la victime détouré à la craie. Le film traite en effet d’un crime meurtrier mais on en parle seulement dans un tribunal, témoignage après témoignage. On comprend alors la fragmentation du corps dessiné par Bass :  plusieurs morceaux, chaque morceau est un témoignage, la pièce d’un puzzle qui nous en apprend plus sur ce crime.

Encore, un élément graphique animé « dansant » sur du jazz, cette fois celui de Duke Ellington :

En plus de totalement réinventer le générique par ses mélanges entre graphismes, photos, animations et prises de vues réelles, il crée un style qui lui est propre qu’on appelle encore aujourd’hui le style Saul Bass. Dans les années 50-60, de nombreux réalisateurs font appel à lui, il est alors à Hollywood l’homme des génériques. Alfred Hitchcock l’engage pour trois films d’affilée et pas n’importe lesquels si je puis dire puisqu’il s’agit de Sueurs froides (Vertigo. 1958), La Mort aux trousses (North by Nortwest. 1959) etPsychose (Psycho. 1960). (Entre parenthèses, je ne sais pas quelle mouche a piqué Hitchcock à cette époque : il a réalisé trois chefs d’œuvre, trois années consécutives, mince alors Hitch’. La mouche a du repasser par chez le bonhomme en 1963 pour Les Oiseaux (The Birds).)

Sur l’affiche, la spirale très géométrique fait écho au titre original du film : Vertigo. Ce simple mot fait référence au mal qui touche le héros ancien-flic pris de vertiges aigus depuis une poursuite un peu fracassante sur les toits de San Fransisco. On peut également y voir une représentation graphique de la spirale infernale et émotionnelle dans laquelle se jette éperdument le héros, amoureux de la femme, objet de son enquête (désolé pour le jeu de mots). Sur cette affiche, la taille de la spirale par rapport aux corps laisse paraitre une abysse dans laquelle cet homme et cette femme plongent. L’ impression de surréalisme ressentie est semblable au passage vers un monde inconnu et étrange comme celui des rêves et des cauchemars. Enfin, la position des corps et leurs colorisations laissent entendre deux choses contradictoires bien présents dans le film : soit, il s’agit d’amour :  l’homme bien concret est épris de cette femme dont les traits lui échappent, seuls les contours sont présents, l’intérieur est vide. Soit il s’agit de mort : cet homme rempli de noir, couleur maléfique, tue cette femme fragilisée par la transparence de son dessin. La transparence du corps est également lié à l’idée qu’on se fait du fantôme, mort revenu sur terre entouré d’un halo flou, élément fantastique et macabre nettement présent lui aussi dans l’histoire . Un concept graphique à la fois simple et incroyablement intelligent qui synthétise parfaitement le style et les thèmes abordés par Vertigo.

Ce générique me donne des frissons, qu’il ait vieilli ou non. La bouche, les yeux de Kim Novak en noir et blanc, qui regardent un coup dans une direction, puis dans l’autre, avant que nous plongions à l’intérieur dans un rouge sang, hypnotisés par des spirales tourbillonantes sur une valse à la fois belle et inquiétante de Bernard Herrmann, tous ces éléments donnent à ce générique une identité extrêmement forte et mythique. Vertigo est un grand film de la première à la dernière image, Saul Bass y est pour quelque chose.

Ci dessous, l’image extraite du générique de La Mort aux trousses, on peut y voir des diagonales traverser l’écran. Elles représentent le trajet du héros, du nord au nord ouest des États-Unis. La flèche du N de North est dirigée vers le nord, celle du deuxième T de NorthwesT est dirigée vers l’ouest. Les diagonales, se croisent verticalement et horizontalement devenant des lignes de fuite, créant une perspective. C’est bien d’une fuite qu’il s’agit puisque le héros est traqué par erreur à travers le pays. Autre symbolique du mouvement : le dynamisme général créé par les lignes et le positionnement à l’effet 3D du lettrage du titre. Pour couronner le tout, notre graphiste préféré fait rentrer les titres jusqu’au centre de l’écran par animation sur une musique épique de Bernard Herrmann. Admirez le travail :

Il m’était évidemment impossible de ne pas mettre le générique de Psychose, bien que la seule version que j’ai pu trouver sur internet pour la  mettre en lien est d’assez mauvaise qualité, le son est extrêmement distordu, ce qui n’arrange en rien la musique déjà stressante de Bernard Herrmann. On y trouve toujours ces bandes verticales noires et blanches « très Saul Bass« . cette fois, ce ne sont pas des diagonales, mais des droites nettes qui se croisent et se décroisent. Le lettrage est également maltraité, c’est en morceaux coupés nets que les lettres viennent se former au centre de l’écran par effets d’animations. Les zébrures noires et blanches qui remplissent l’écran offrent  à l’œil un contraste violent, le fait de séparer ces deux couleurs en lignes renforce l’aspect brisé faisant référence à deux choses. La première est la folie (la psychose) pouvant pousser une personne fragile à se briser et à créer inconsciemment plusieurs facettes d’elle même, plusieurs personnalités différentes et contrastées dans un seul corps. La deuxième référence est aux différents meurtres du film, (dont celui de la douche bien sur), qui, je n’ai pas besoin de vous le rappeler sont perpétrés au couteau, un objet tranchant qui coupe en morceaux. Comme il s’agit de meurtres, des actes rarement doux, les lignes du génériques mettent en tranches l’écran violemment. Encore une fois l’efficacité de ce générique fait mouche et je ne parle pas de la mouche qui a piqué Sir Hitch’ à la même époque. Pour aller plus loin sur ce film, dans les entretiens Hitchcock/ Truffaut, le réalisateur américain semble affirmer que Saul Bass a conçu la séquence du meurtre du détective privé dans les escaliers pendant que lui même était malade et cloué au lit. De son côté, le graphiste tend plutôt à dire qu’il a conçu la séquence de la douche. Ce serait peu étonnant, tant elle est graphique. On y retrouve ce jeu des lignes et de dynamismes propre à Bass.

L’extrait suivant n’est pas le travail direct de Saul Bass (il est mort deux ans avant). Il s’agit d’un remake de Gus Van Sant (Psycho. 1998). Pourtant, le nom de Saul Bass est cité au générique, car son concept contribue à l’image qu’on se fait du film et en fait partie intégrante. Toujours sur la partition de Bernard Herrman, conduite ici par Dany Elfman(compositeur attitré de Tim Burton). La même chose avec du vert fluo, c’est sympa, merci Gus.

Les travaux suivants permettent de juger de la capacité d’adaptation de Saul Bass en fonction du ton et des thèmes du film illustré. Vous verrez au passage, qu’il n’a pas bossé avec n’importe qui ce « p’tit » gars.

L’Inconnu de Las Vegas (Ocean’s eleven de Lewis Milestone. 1960).  La formation des chiffres en petits ronds colorés font écho aux néons de la ville de Las Vegas, dont cinq casinos sont les prochaines cibles d’une bande de braqueurs, ces derniers sont au nombre de onze si je me souviens bien. La musique entendue ici est hallucinante, composée par un certain Nelson Riddle. Ce compositeur que je ne connaissais pas, a beaucoup travaillé pour la télé notamment sur la série Batman de 1966. 

Spartacus (Stanley Kubrick. 1960)

Un Monde fou fou fou fou (It’s a mad mad mad mad world de Stanley Kramer. 1963)

Bunny Lake a disparu (Bunny Lake is missing de Otto Preminger. 1965)

Le concept du générique de Bunny Lake a disparu est repris et revisité bien des années après pour L’Orphelinat (El Orfanato de Juan Antonio Bayona. 2007). Voir les deux images suivantes :

L’Opération diabolique (Seconds de John Frankenheimer. 1966)

Dès 1964, il réalise des courts-métrages (les premiers d’entre eux sont The Searching Eye et From Here to There), dont plusieurs seront récompensés dans des festivals (Why Man Creates remporte un Oscar en 1969). L’échec de son seul long métrage, ‘Phase IV, l’amène à se concentrer sur la conception graphique. Il produira dans ce cadre de nombreux logos parmi lesquels ceux de United Airlines, AT&T ou Minolta. Symbole de l’âge d’or d’Hollywood, il est sollicité par des réalisateurs de la génération suivante tels que Danny DeVito pour la Guerre des Roses(War of the Roses. 1989) ou Penny Marshall (Big1988). En 1990, une nouvelle relation de travail fructueuse s’entame avec Martin Scorsese pour le film Les Affranchis (Goodfellas) :

« Ses génériques ne sont pas de simples étiquettes sans imagination – comme c’est le cas dans de nombreux films – bien plus, ils font partie intégrante du film en tant que tel. Quand son travail apparaît à l’écran, le film lui-même commence vraiment. »

Martin Scorsese.

Les Nerfs à Vif (Cape Fear de Martin Scorsese. 1991).

Ses derniers travaux dans le monde du cinéma sont les génériques de L’Age d’innocence (The Age of innocence. 1993) et Casino (1995), deux films de Martin Scorsese. Cela m’aurait bien plu d’ajouter en vidéo le générique de Casino qui est très beau, malheureusement, je n’ai pas pu en trouver. Je vous invite donc à  le revoir par vos propres moyens. Si vous êtes dépourvus de ces moyens et c’est pas de bol, regardez le image par image en cliquant ici. 

Enfin, il a également conçu un poster pour La Liste de Schindler (Schindler’s List. 1993) de Steven Spielberg. Ce dernier ne sera finalement pas utilisé pour la promotion du film, il est néanmoins connu comme étant le dernier poster designé par Saul Bass, tiré à quelques 200 exemplaires, il font maintenant partie de collections privées.

Dans les années 50-60, la révolution Saul Bass transforme définitivement l’univers du générique à tel point qu’il est difficile de dire quel film s’inspire consciemment de son travail. Mais aujourd’hui et bien au delà du simple univers du cinéma, le graphiste est toujours présent.

Hommage direct à Saul Bass : le générique de Arrête moi si tu peux (Catch me if you can. 2002 ) de Steven Spielberg.

  • Sources et liens :

Saul Bass sur Wikipédia.

Saul Bass sur IMDB.

Saul Bass sur Film de Culte.

Saul Bass sur Digital Media FX.

Interview exclusive de Saul Bass sur generique-cinéma.net (1993)

Titles designed by Saul Bass. Site très complet qui s’attarde sur chaque générique de la filmographie de Bass.

Saul Bass sur Electronic Book Review à propos du livre Bass Resonance de John Cayley.

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