6e PCJ. Okita le Pourfendeur (Gendai Yakuza: hito kiri Yota 現代やくざ 人斬り与太) de Kinji Fukasaku (Japon/1972) et A Bout de Souffle (Breathless) de Jean Luc Godard (France/1960)

Après deux semaines d’absence, on revient enfin chez Jacki pour une nouvelle projection.
Pour prolonger le panorama sur Kinji Fukasaku, le film proposé ce soir est un des classiques du réalisateur, et surtout l’un de ses plus nihilistes avec Le Cimetière de la Morale (1975) : Gendai Yakuza : Hito kiri Yota (Yakuza moderne, Okita le Pourfendeur -1972). On retrouve encore le fameux Bunta Sugawara dans le premier rôle, avec sa gueule grimaçante et son air de blazé qui se fout de tout, dans ce personnage auto-destructeur et sans concession de jeune chien fou, « qui aime les filles et la bagarre » (encore). D’ailleurs sa relation avec la prostituée qu’il a amené dans ce milieu, est particulièrement intéressante : deux êtres remplis de tristesse et de solitude qui ont tout perdu ou en tout cas plus grand-chose à perdre, et elle à cause de lui. Malgré ça, ayant besoin tous 2 d’amour et de chaleur humaine, ils se lient jusqu’à se déchirer. La scène où elle balafre une autre femme, considéré comme rivale, puis le « Si tu veux toucher, faut payer. Je suis une pute. » pour se venger, et surtout la scène finale, où elle finit par devenir la cause de leur destruction, dans une pulsion de mort et d’amour : c’est elle qui, hystérique, va balafrer un yakuza pour « sauver » son compagnon, ce qui provoque sa rage lorsqu’elle meurt.

Le personnage principal, impulsif, violent, rageux, individualiste, et respectueux uniquement de son propre « code » de morale, est à l’image du film de Fukasaku : chaotique, tout comme le Japon d’après-guerre qu’il dépeint. Il provoque des bagarres puis des conflits plus importants, ne respecte rien ni personne, cherche à agrandir son territoire (illusoire) par tous les moyens, est allé plusieurs en maison de redressement et agit seulement par intérêt ou selon ses propres schémas « éthiques et moraux » (« Un chien qui lâche une fois sa proie ne sait plus mordre »ou encore « Je n’appartiens à personne »). Malgré tous ces faits négatifs, Fukasaku le rend humain et pathétique, en le situant dans la misère et le chaos d’après-guerre, et en nous le présentant tel quel, avec sa voix-off au début du film, nous synthétisant son histoire et son enfance en quelques minutes, de manière à la fois choc et comique (dimension tragicomique de l’œuvre de Fukasaku, extrêmement violente et désespérée, et en même temps humaine et drôle, à l’image de ces yakuzas, brutaux et touchants). Cet anti-héros permet à Fukasaku d’exprimer une critique sévère de la société japonaise, à travers l’univers des yakuzas. Alors que la société japonaise se modernise et s’occidentalise à grande vitesse et de manière brutale, elle laisse de côté et renie tous les aspects culturels et traditionnels du Japon qui a ternit son image durant et après la seconde guerre mondiale. Pourtant, les yakuzas sont toujours présents dans cette société, et doivent s’adapter à ces nouveaux changements. Toutes leurs valeurs traditionnelles, en particulier leur code de l’honneur si caractéristique, disparaissent et sont bafouées, pour laisser place à une corruption politique et des activités « légales » et surtout plus lucratives et propres, et moins dangereuses. Les gens comme Okita n’ont plus leur place dans cette société qui souhaite s’aseptiser malgré tous ses travers. Je vous conseille pour une lecture pertinente de ce film, d’aller lire cette chronique intéressante sur le film : http://wildgrounds.com/index.php/2006/10/07/okita-le-pourfendeur-1972-kinji-fukasaku/

Notons ce soir un public parsemé (7 personnes présentes : Mathilde, Jacki, Luce, Manu, Pierrot, Phildar, Eddie), mais assidu qui peut enfin, au fil des projections, effectuer des connections et des rapports entre les films montrés. On trouve qu’Okita dans son traitement de la relation « amoureuse », ainsi que tout le style visuel et dynamique de Fukasaku et sa vision critique de la société japonaise, font très « Nouvelle-Vague » et rejoignent ainsi Kamikaze Club.
Entre les 2 séances, on regarde le clip de Frank Zappa « City of Tiny Lites », réalisé par Tom Corcoran en 1979 (durée: 05:34). Un truc de fou en animation modélisme, sur du bon son à l’ancienne, avec une sorte de pâte à modeler animée et visiblement travaillée à la main image par image, et vu la qualité de l’animation, on peut constater que des images, il y en a beaucoup. Avec ses délires de visages
animés, de matière organique sans cesse en mouvement, on pense aux performances picturales de l’argentin Blu dans Muto (voir http://www.blublu.org/) qui anime ses peintures murales pour les faire se déplacer en ville et raconter des histoires de changements, de transformations. Une sorte de « Walace et Gromit » avant l’heure trippé sous acide, ça me fait penser au court-métrages d’animations que m’avait montré Phildar, mais pas moyen de les retrouver, je ne me rappelle plus le nom..d’ailleurs si Phil s’en rappelle on aura peut être l’info…
Après cet intermède musical proposé par Pierrot, Jacki nous présente le second film de la soirée.


Ça sera un Godard. Il aurait préféré nous en montrer d’autres bien mieux, mais selon lui, A Bout de Souffle semble essentiel pour introduire ce réalisateur, que je n’apprécie pas particulièrement depuis que j’ai du voir plusieurs fois Le Mépris au cours des études. Je garde cependant un bon souvenir de son premier film vu au lycée, mais pour le reste, alors que c’est intéressant à étudier, j’ai l’impression d’en garder le gout amer d’un auteur intellectuel et non plus populaire, qui brise les règles établies (héritage nécessaire et important) et qui base son œuvre sur ce simple fait (comme le fait de poser son nom sur un bidet). On a tout cassé, c’est intéressant, et maintenant. Bien sûr, j’espère évidemment me tromper complètement et changer mon avis sur Godard et sur la Nouvelle Vague plus généralement (j’aimerai bien voir aussi des films de Truffaut que je ne crois pas connaitre), par le biais de ces projections, où l’on propose des films et des lectures de ceux-ci, et la proposition de Jacki est l’occasion d’avoir accès à Godard, qui jusqu’alors m’était hermétique. Je mets donc mon scepticisme de côté et passe mon second contrat tacite de la soirée avec le premier film de Jean Luc Godard.

Présentation du film A Bout de Souffle de Jean Luc Godard (France.1960).
Michel Poiccard se rend à Paris dans une voiture qu’il vient de voler à Marseille. Il doit toucher de l’argent pour un travail qu’il a fait mais dont on ne sait rien. Sur la route il est sifflé par un motard et il tire avec le revolver qu’il a trouvé dans la boite à gants de la voiture volée.
A paris, Patricia Franchini rêve de devenir journaliste et vend le Herald Tribune sur les Champs-Elysées. C’est la fille que Poiccard cherche. Il s’installe dans sa chambre et discute avec elle tout en cherchant à joindre au téléphone un certain Antonio. Ils se rendent ensuite dans un parking où Michel vole une nouvelle voiture. Sa photo et son palmarès sont publiés dans la presse et Michel, qualifié de « meurtrier de la RN 7, est désormais en cavale. On le reconnaît, et la police retrouve sa trace. Tandis que Michel est à son rendez-vous avec un nommé Mansard pour toucher son argent, Patricia assiste à la conférence de presse du romancier Parvulesco. Elle va dénoncer Michel qui est abattu alors qu’il tente de s’enfuir.
(source : http://pagesperso-orange.fr/patrick.lecordier/aboutsesoufflefilm.htm)
Film emblématique de la Nouvelle Vague française, le premier film réalisé par Godard est un film extrêmement dynamique où l’on sent qu’il aime le cinéma et qu’il expérimente ses possibilités formelles, narratives et techniques. C’est aussi un film incontournable de l’histoire du cinéma, qui révolutionne les codes du films noirs autour d’un personnage de jeune con qui prend la vie comme elle vient (alors qu’on sait, comme dans tous les films de ce genre, comment ça finit, surtout après le meurtre d’un flic dès le départ), avec ses nombreuses références et ses phases cultes (le fameux « Si vous n’aimez pas la montagne,…, allez vous faire foutre » accompagné d’un regard caméra improbable, et déclamé par cœur par Manu, quelques secondes avant la scène) et véritable reflet d’une société et d’une époque : ce film est d’un grand intérêt sociologique, en particulier le rapport entre les deux personnages principaux. Belmondo a la classe (mais hélas pas autant que Chow Yun Fat) et on sent à l’époque qu’il fait encore semblant et qu’il veut déjà être un grand. J’ai un peu du mal à m’identifier à ce personnage qui me ressemble trop, un gars qui rêve et qui s’en bat les couilles de tout. Et quelle mort de bolos.. Dommage. Et puis Godard avec sa tête de fouine qui va poucave quand il reconnait Bebel.

Attention, je ne renie pas son apport énorme au genre du film noir, et plus globalement du cinéma. C’est effectivement un film essentiel, qui remet en cause et questionne de nombreuses choses, dans la société et le cinéma.
Sinon, au niveau technique, il y a vraiment des trucs géniaux, comme ce plan séquence dans l’agence, où Belmondo suit son pote derrière le comptoir, suivit de la caméra mobile (sur fauteuil roulant me dit Jacki) et fluide, dans un long mouvement intéressant et grave bien cadré, ou encore les plans dans la rue, où tout le monde se retourne vers la caméra, ainsi que toute la séquence d’intro dans la voiture. Chapeau bas au chef-op, Raoul Coutard qui devait aussi faire le cadre, en mode petite équipe souple et efficace pour petit budget et moyens de production, ainsi que la monteuse, Cécile Decugis : il y a un pur sens du découpage dans ce film (évidemment Godard a du étroitement bosser au découpage et au montage en tant qu’auteur, mais mentionnons quand même les techniciens). Je me demandais d’ailleurs deux choses au niveau de la mise en scène : la fille qui se fait soulever la jupe est-elle prévenue ? et l’homme à terre est-il mort à cause d’un vrai accident ou simplement allongé devant une voiture le temps d’un plan ? Réponse la prochaine fois, ou alors dans la fiche du film que nous fera Jacki. Et cette longue scène de dialogue dans la chambre, sorte de négociation infinie et laborieuse autour d’un objet du désir et d’un mystère insoluble : les femmes. Les 2 claques que Bebel se prend dans la tronche résonnent tellement fort qu’on a mal pour lui, d’ailleurs si je m’en rappelle, c’est qu’elles m’ont marquées.
C’était donc intéressant de regarder le premier film de Godard, véritable manifeste de la Nouvelle Vague et d’un certain cinéma direct et brut, afin d’introduire un petit cycle sur cet auteur avec qui j’ai du mal, mais dont j’aimerai approfondir malgré tout l’étude pour mieux comprendre son impact et son importance.
Je pense qu’il y a des liens à faire entre les deux films présentés ce soir, malgré la distance géographique et leurs différences culturelles. Ce personnage, moins nihiliste chez Belmondo, est dans les deux cas en marge de la société et des règles, vit comme il l’entend et noue des rapports particuliers avec les femmes (quoique plus violent chez Fukasaku, les deux sont malgré tout empreints d’amour). Et puis leur fin tragique et violente, mais tellement prévisible.
Un double-programme éclectique mais plaisant à voir et à connecter.

Liens :
http://www.dailymotion.com/video/x3c1m_frank-zappa-city-of-tiny-lites_music (la video du clip de Frank Zappa)
http://www.blublu.org/sito/video/muto.htm (la video de Blu: Muto)
http://wildgrounds.com/index.php/2006/10/07/okita-le-pourfendeur-1972-kinji-fukasaku/ (la bande-annonce d’Okita le Pourfendeur, en fin de page)
http://www.youtube.com/watch?v=ihbr-drdNEs (celle du prochain film, Guerre des Gangs des Okinawa)

Eddie, le 30 mars 2009.

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